Monday, January 14, 2008

Bangalore



Masque anti-pollution en prime



Le train pour Hampi





Au resto sino-tibétain de Brigade Rd




A Bangalore, ça construit sec

19 déc. 2007- Intensité de pluie, trafic et piétons, bigarré, foisonnant, partiellement asphalté, trottoirs défoncés, le plus sordide et le plus fashion. La nuit, les néons escamotent les murs approximatifs, la pluie a rempli les trous, les rues sont des bras de mer recouverts de myriades d'îlots.
Pas de moustiques. Ils doivent être allergiques au gaz d'échappement.
Pas plus de moustiques que de vaches, les clichés s'estompent.
Le tour en rickshaw, chambre à gaz mobile, la crasse, le bruit, les ordures, la misère, le kitch décati par les moussons, les prises de risque insensées des conducteurs, tout ce qui fait qu'on préférerait être ailleurs.

20 déc. - devant le Bull Temple, sous les jets en take-off , des garçons s'entraînent au cricket sur la terre rouge encore humide, sous l'oeil placide d'un flic.
0n finit par être connu de tous les mendiants et on finit par connaître tous leurs trucs, vraies blessures aux chevilles des gamins, faux certificats d'études de jeunes-filles studieuses, vrais cris de bébés pincés dans les bras de leurs fausses mères, faux collectionneurs de vraies pièces de monnaie étrangères, vrais casse-pieds sans prétexte, vrais vieux accroupis dans l'ombre qui ne font qu'attendre patiemment que quelqu'un les remarque.
Au petit-déj., deux européens fraîchement arrivés, sapés en adorateurs d'un gourou local, tout de blanc vétus, colliers de coquillages.
"Thanks to comme again, nous dit le maître d'hôtel du resto tibétain de Brigade Rd, d'un ton et d'un air aussi sinistres que s'il nous faisait ses condoléances."
"How are you doing, ajoute-t-il toujours aussi triste ?"
"Well and you ? "
"Well, very well, fait-il, plus Buster Keaton que jamais."
Ma connait ses classiques : elle a acheté discrètement à Londres une fiole de Teacher's pour le cas bien improbable, mais sait-t-on jamais, où mon moral accuserait un trou d'air.
Suite (peut-être) les ruines de Vijayanagara, à Hampi, 500 km au nord de Bangalore.

Tuesday, April 03, 2007

 Prague, mardi 3 avril 2007 - Obecni dūm, maison municipale

Sont fous ces Praguois !

Regard farouche, on te fourre une carte sous le nez,

–– Konzert ?!

Tu t’attends à voir au moins une femme à poil, mais c’est juste écrit « MOZART ». Au lieu de nous proposer des photos pornos, du hach ou autres honnêtes choses, sommes assaillis par les rabatteurs de concerts classiques.


Dernier verre, seuls à l’American Bar de la place de la République. Le barman s’emmerde si dur, qu’il nous fait la conversation, nous fait tester des purs malts, nous fait admirer un livre de whiskies. Ça me rappelle le pur malt hors de prix que m’avait apporté Aurélien au chalet et que j’avais utilisé pour griller du poulet, source inaltérable de contentieux entre nous.

Avant de nous faire assassiner au rhum « Ron Botran » 35 ans d’âge, on se tire sur « Mrs Robinson ».


Y’a vingt ans, le cousin Harry de New York était passé à Lausanne, quarante ans après la guerre qu’il avait faite (débarquement de Normandie), sur les traces de ses vingt ans. À Ouchy, il me bassinait avec ses « Tu vois ici, Christophe, j’ai vu ton père, exactement ici », ça durait une demi-heure. 

Le soir, il me convoquait à ses côtés sur le canapé pour me raconter, la larme à l’œil, comment il avait descendu les marches du train, en gare de Lausanne, sur le quai No 4, le 14 mai 1945.

Aujourd’hui, faut que je fasse gaffe, même tranche d’âge qu’Harry à l’époque, j’achète une réplique de vieille Skoda et je glisse au vendeur, l’air de rien,

–– J’étais là en 1970.

–– Ah bon ?

–– Oui, juste après l’invasion russe.

–– Ça fera 480 Kr, 495 Kr avec carte de crédit, vous avez de la chance, c’est l’ancien prix, ils l’ont augmenté le mois dernier, mais c’est une ancienne commande.

Le soir, après une bouteille de « Frankova », 0,4 dl de brune & un Macalan, au barman esseulé de l’American Bar,

–– You know, I was here in 1970, a sad period…!

–– Wollen-Sie this 35-year-old cognac probieren ?

Ma, sympa, a essuyé sans broncher mes trois jours de nostalgie communiste.

Friday, October 20, 2006

No Split (1)

Le parfait voyageur ne sait où il va, Lao Tseu
Samedi 30 septembre, 8h, sur les ponts qui franchissent l'autoroute, «Bonnes vacances Sabina», «JTM Sabina, Beckam»

9h Saxon, le soleil frappe les vignes de la rive droite au-dessus des falaises. Un bout de brume tarde à se dissiper.
10h Betmeralp, de tunnel en viaducs, course avec le train rouge des chemins de fer rhétiques.
10h30 début de la montée vers la Furka. Terra incognita. Je laisse passer une meute d’autos et j’attends dans le silence. Crissements, les six wagons rouges arrivent. A mon tour !
Niederwald. La vallée s’évase, le Rhône s’est transformé en Sarine, une cloche sonne onze.


Gluringen, une invraisemblable église blanche au milieu d’un champ vert.

Rechingen, 1er clocher oignon.

Münster et on voudrait interdire les minarets!
Ulrichen, choisir entre Furka et Nufenen. La vallée est devenue si plate qu’elle a produit un aérodrome et un golf.

Midi, Furka, pas le temps d’admirer, se faufiler entre quanta de motards et cyclistes immobiles.

13h Andermatt, eh oui , il y a de grands malades qui font la Furka en vélo ! Soleil, joli coin, terrasse, les panzerotti al pesto permettent d’échapper à la Bernerteller et autres schnitzel incompréhensibles mais pas au panzerotti à la mode uranaise. Altdorf n’est qu’à 30 km, bizarre d’entrer en Valais et de se retrouver à Uri.
Flash-back, vendredi soir – Ma me refile un bouquin de Mathieu Ricard. J’ai déjà 3 livres, j’hésite. Si je l’ouvre au hasard et que la première phrase me séduit, je le prend. Ça parle de l’indécision qui ne serait pas positive. J’embarque le bouquin et décide enfin de partir à l’aube. 
Andermatt, à la fois confins et centre. Le Ticino, l’Aare, la Reuss, le Rhin, le Rhône naissent là et s’en vont aux 4 point cardinaux. Il ne manque que le Pô.
17h Surlej, 12 degrés, la Maloja souffle fort , les parapentistes-surfeurs se donnent à fond.


Lendemain - Descente du plateau de St-Moritz, moins il y a de soleil dans le ciel, plus il y en a dans les mélèzes.
Parc National, un air de Derborence mâtiné de Grand Canyon. Problème : conduire, prendre des notes, photographier sans se cintrer !
En descendant vers Merano, que de la pomme, rien que de la pomme, des milliards de pommes.
Bolzano, 15h, 23 degrés ! Mi-montagnes autour, sorte de Grenoble. Ici, dire EINE Bruschetta. Joli : de l’arcade, rien que de l’arcade.


2 octobre, « Park Hotel Laurin » à Bolzano. Un peu avant 8h, salle du petit-déjeuner, immense, luxueuse, stucs, trois personnes perdues et forte musique d’ascenseur.  C’est l’heure des représentants, un puis deux, puis quatre solitaires, cravatés s’emparent des tables.  Deux germanophones rejoignent un italien distingué plongé dans « la Republica ». Ils communiquent en mauvais anglais. Au bout d’un moment, un des allemands offre un cadeau à l’italien pensivement embarrassé. C’est un stop-gouttes. Il parvient à articuler un thank you.


Bolzano-Trento, autoroute du Brenner, que du camion.
Trento Nord, après m’être trompé quatre fois malgré le GPS dans les nœuds autoroutiers, je me retrouve sans le faire exprès sur la bonne route.



Treviso, enfin une Italie où on ne parle pas allemand. 24 degrés, soleil.14h, piazza dei Signori, terrasse, petit vent, spag al vongole. Entrée sans stress sur vélo sans vitesse.  Les italiennes sont toujours aussi belles et chics, quel que soit leur âge. Les nappes ondulent, les pigeons finissent les plats, une fille en jeans et talons aiguilles traverse rapidement la place en téléphonant.

Spada, spinaci, hochement approbateur du garçon. Comme un parrain, je prends ma voix la plus grave, je hoche la tête lentement et je dis « E molto buono ». Ça a intérêt à être toujours bon, je ne sais pas dire autre chose.
Hotel al Giardino, 3 octobre, un peu avant 8h, brume en dissipation, le soleil pointe à peine, exactement l’odeur et la fraîcheur humide du Rajasthan de décembre à l’aube lorsque la journée s’annonce chaude. Au loin, diverses rumeurs mécaniques.C’est l’heure des commerciaux qui s’enfilent en vitesse un café derrière la cravate à grosses raies sur chemises fripées. Men in black, costumes, chaussures, bracelets de montres énormes, serviettes molles bourrées, à peine arrivés, déjà loin.


Au hasard d'un soir, dans une rue de faubourg calme, pizzeria-bar « Sport » à côté d’un bureau de pompes funèbres, chaude ambiance, la bière « Sans Souci » et la Romana arrivent si vite que je n’ai même pas le temps d’entamer le Rhinocéros.

Whisky au bar de l’hôtel qui fait aussi bar de rue. Des gars jouent au billard à côté. Des gens qui se connaissent et s’arrêtent pour discuter un instant ou boire un dernier verre. Des québécois rentrent et ne parviennent pas à articuler le numéro de leurs chambres. J’apprends ainsi que pour 87, le numéro de ma chambre, on ne dit pas, comme je l’ai dit jusqu’à présent, otto sette, mais Ottanta Sette. Je le leur dis et on se buananotte en riant. 

Sunday, October 15, 2006

No Split (2)




Treviso,  bicycletté sur les méandres du Sile.


Casale al Sile, campanile comme un gratte-ciel new-yorkais, ocre, ciselé. 


Le 4 octobre, je quitte Trévise avec un pincement de regret pour le spada al balsamico et le tonno au poivre rouge du Nautilus.



Frontière sloveno-croate passée, j’arrive au péage, guérite avec un type en costume olive. Je m’arrête, baisse la vitre et tend la main. Sombre, il bougonne quelque chose d’incompréhensible du genre « Sbrodj ».
- Ticket per favore, je dis !
- Hey Blavec, hoc bluic, dit-il plus fort !
- Bezahlen, me risquai-je avec mon meilleur sourire ?
- PASSEPORTO, gueule-t-il !!


Trois mètres plus loin, même guérite, autre costume, un type en bleu, parements avec « Hrvatska Republika »
- Ce doit être une enclave d’un micro-état né de la guerre de 91, me dis-je, filant doux.
- Hrastack Stxylplitchec ?
- ??- To declare ?
- No, no, niente!
- Gehen-Sie ! et la barrière s’ouvre.
- Bizarre tout de même ce quadruple contrôle, jamais entendu parler de c’te principauté…
J’en suis à ce genre de pensées vaseuses, bloqué derrière un camion.
- Tiens, qu’est-ce que ça veut dire ce HR derrière ? Et la voiture qui vient de dépasser, elle a aussi ce HR !
- Mais bien sûr,  HR ce doit être le nom officiel de la Croatie, Hrvatska Republika!
Reste qu’il y a bien eu quadruple contrôle, sans compter celui pour passer d’Italie en Syldavie, pardon en Slovénie.


Cinq km plus loin, encore un contrôle, sbrodj ! Cette fois, j’me gaffe. Lorsque le gars me dit quelque chose en bordure, je lui tend tout de suite mon passeport. Il rigole et me demande en allemand 5 Kunas.
- Ben oui, c’est la corruption, bien sûr, que je suis bête !
Je les lui refile, il me donne un ticket et la barrière s’ouvre sur... l’autoroute. A part qu’il n’y a pas d’autoroute, le temps de pensées négatives durant une dizaine de kilomètres. Lorsqu’elles sont bien implantées, irruption sur une autoroute flambant neuve.


Plus loin en fin de matinée, loin à l’intérieur des terres au Sud de Zagreb, il ne fait plus que neuf degrés, montagnes du primaire recouvertes de forêts denses qui exhalent des nuées de vapeur comme s’il y avait des milliers de fumeurs géants de havanes. On comprend pourquoi les armées hitlériennes s’y sont dissoutes.
Au Nord-Est de Zadar, on sort d’un long tunnel et tout change. La Forêt-Noire se transforme en Côte d’Azur, le ciel se dégage, une fée modifie la végétation et la température monte de 15 degrés.



Zadar. Hôtel KOLOVARE, tip top dès qu’on en sort. Enorme bloc de style titiste attardé. Tamaris centenaires sur une grève libre comme celles de nos vieilles gravures, panneaux publicitaires devant la mer en sus. Baigneurs, joueurs d’échecs.


En ville, au coucher du soleil, les gosses jouent dans les ruines romaines. Je photographie deux photographes professionnels hyper-concentrés qui profitent des dernières minutes de soleil pour capter la bonne lumière.



Zadar, Vendredi 6 octobre, tombé du lit à 5h30, mon subconscient a-t-il hâte d’arriver enfin au bout du voyage, Split ? Incongruité de ce trajet, Vénétie sans Venise, Dalmatie sans Dubrovnik. Bientôt Split sans Split ?


Voyager seul ne pose pas de problème, ou plutôt ne pose pas les mêmes. Juste une peur avant de partir. Ce n’est pas le moindre intérêt de cette virée en solo. On observe plus, on se recueille, mais on ne peut partager les émotions.


Quitter Zadar au lever du soleil par la route côtière avec un Elvis tardif, la plénitude.
De loin en loin, portraits sur d’immenses panneaux, d’officiers à gueules bien proprettes de nazillons.  HEROJ comme le clament les affiches ou criminels de guerre recherchés par le TPI ? Cette région a été très touchée par la guerre. Le front de mer est reconstruit mais, à peine à quelques km à l’intérieur des terres, maisons encore détruites et criblées de balles, mines.




Split enfin,  le palais de Dioclétien, le but du voyage.
Ai choisi un hôtel dans le palais, piétonnier. Il y a des milliers de visiteurs, des embouteillages en masse, les parkings sont bourrés, les inscriptions sont sadiquement en croate, effet du nationalisme à outrance et mon GPS est mort. Je finis dans la zone piétonne, me parque sur une place pour handicapés, légitime dans mon cas, demande où je suis à deux jeunes filles qui me montrent sur le plan. Je téléphone à l’hôtel.
- Would you have a single free ?
- Yes.
- Where do I put my car ?
- In the parking on the port.
- Ok, yes but... how to get there?
- Where are you ?
- I have just been explained. I see approximately on the map but I cannot tell exactly where I am. There is no car, no name of street, it is a nice big place with beautiful yellow stones, a big old square building...
- Ok, Ok, ok, well, ...you go to the port, you park and you phone, OK ? I will take you up there !
- Euh, Ok…, good, till later.
Et je suis reparti pour un tour, cette fois-ci me perdant dans des collines boisées au Nord de la ville. L’avantage c’est, qu’après avoir repassé cinq fois au même endroit, on sait qu’on y a déjà passé et on essaie autre chose. Ça finit toujours par arriver quelque part.  A ses rubriques « Où dormir ? », « Où manger ? », « Où boire un verre ? »,  le GDR devrait ajouter « Où parquer ? »  C’est juste après avoir décidé de partir dans une île avec le premier ferry et de revenir visiter A PIED,  qu’une place se libère. Je m’y engouffre. C’est une grande avenue écrasée de soleil. L’envie d'uriner m’empêche de penser. Je fonce dans une gargotte, commande un café et fonce aux WC. Île la plus proche, Brac, port de Brac = Supetar 3'000 habitants, traversée une heure. Je reprends la voiture. Suivre « TRAJEKTNA LUKA ». Ça veut dire « Car Ferry ». J’y suis enfin, coincé entre une horde à pied, cent voitures et dix cars qui pétaradent. C’est tout près du Dioclétien. En début d’après-midi, je suis enfin parqué en face du dock Supetar. Déjà le calme des îles. Ambiance de port, familier, le vent de la mer. Un camion-remorque tente de sortir en marche arrière d’un petit ferry à grand renfort de cris.

Sur le ferry pour l’île de Brac. Athènes sans le Parthénon ? On y survit. Je ne suis pas le seul à avoir été attiré par ce farceur de Dioclétien. Les autocars, le monde, c’est un peu Cnossos. A la proue, dans le vent, quel calme.




15h30, Supertar, Brac, Hôtel Britanida auquel j’ai téléphoné depuis Split. J’ai dit mon heure d’arrivée, il m’attendent. Tout est fermé. Tourné trois fois avec mon gros sac autour du bâtiment pour trouver une porte ouverte. Un voisin aimable est en train de bricoler du ciment. Il m’explique en Croato-italiano-franco-gestuello-allemand que ça va bien finir par s’ouvrir. C’est l’heure de la sieste évidemment. C’est sympa comme endroit. Je cherche un bistrot en voiture, me coince dans les ruelles. Il n’y a que des sans-issue étroits. Parfois il y a quand même le choix, au bout d’une longue venelle, entre le sans-issue de gauche ou le sans-issue de droite. Le gros bourg semble déserté à cette heure, sauf le même vieillard assis sur un muret qui me regarde avec effarement passer quatre fois de plus en plus vite, deux fois en marche avant et deux fois en marche arrière. Cet hôtel fermé, cette ville morte, c’était le destin positif. Je  décide illico de partir à Bol, à une trentaine de kilomètres. En bord de route, dans la pinède, un chat m’adopte. 


Cinq heures, entrée de Bol. Je m’arrête et respire un bon coup. Ce coup là, j’ai peur.

Je l’aurai mérité cet hôtel de charme, le seul. Je parviens pil poil dessus. Il est ouvert. L’île est belle, Bol aussi, il faut juste que je m’habitue car je n'ai pas fait exprès d’être là. Chassé de Split par le trop, chassé de Supertar par le trop peu, choisi Bol parce que c’était simple à retenir et qu’il porterait chance à un francophone. Puisqu’on est dans les superstitions, l’endroit s’appelle « Villa Giardino », comme celui de Treviso. Six heures, bière et coucher du soleil sur le petit port. Juste l’animation qu’il faut, tout est ouvert, on n’entend parler que croate aux terrasses, ne manque que Ma : qu’elle aimerait cet endroit ! Ai donné ma lessive, un signe.
Sept heures et demie, pizzeria Topolino, le serveur  souriant fait des kms. Quatre jeunes-filles allemandes blondes. L’une laisse ses longs cheveux pendre, la deuxième les coince derrière les oreilles, elle réajuste à chaque mouvement de tête comme elle l’a vu faire dans les films, la troisième les a attaché en queue de cheval et la quatrième les a coupés à la garçonne. C’est la seule qui ne fait pas de mimiques. La queue-de-cheval fume, tient en même temps son verre, son couteau, sa fourchette et son téléphone, discute parfois avec les autres mais regarde surtout son portable. Je me sens moins seul qu’elle.

Arrive un guitariste chanteur. Son croate ressemble tellement à de l’anglais que je saisis parfois quelques mots. Plus je descends de cet excellent rouge, mieux il chante. « Café lungo », en Italie un dés à coudre, ici une bouillotte.
Le chat de la patronne est affectueux, une chatte, pas enceinte, seulement heureuse.

Bol, samedi 7 octobre – C’est le moment d’essayer l’adaptateur 220 volts acheté à Trévise, « Adattore Universale de Viaggio con Protezione », un embout général dans lequel glisser l’une des dix fiches possibles. La prise murale a deux trous ronds, mais j’ai quatre fiches mâles bifides de diamètres différents.
- Voyons, avant de fixer la bonne sur la pièce principale, tester si ça colle. 

Des deux pouces sur l’arrière, je pousse à fond dans la prise celle qui semble coïncider le mieux et me prends une décharge magistrale. C’était la bonne. Plus tard, je parviens juste à tenir mon couteau et ma fourchette. Une douleur résiduelle dans la poitrine et la sensation de sortir d'un shaker.

« I know how to kill too sticky boy friends », « totally sexy » affichent les tee-shirts des filles.


La Corne d’Or à Bol, du haut de la falaise à un kilomètre, c’est un pubis de femme avec une toison de pins d’Alep. Lorsqu’on y est, c’est une plage de galets qui font mal aux pieds.
Idyllique mais monotone, chambre, resto, apéro, photos, plage, Internet, Rhinocéros, shopping, apprendre à dire merci, bonjour, dix fois la route du bord de mer en vélo, ça sent le départ.

Saturday, October 14, 2006

No Split (3)

Dimanche 8 octobre 2006 Croatie, île de Brac, village de Bol, restaurant Topolino, table numéro 18, place no 2. SMS de Ma : « BBTA », Belle Ballade Tout Arrive, Beau Bien Tout Accompli, à Bélier Bestial de Taquine Amoureuse ou Bon Bivouac Ton Adorée ?
Hormis deux matelots en tee-shirts rouges, un pauvre milliardaire, seul sur son yacht aérodynamique de plastic blanc.
Nuit noire avant lever de lune, trois tables occupées sur les cinquante de la terrasse. Cramine et force six au large.
A huit huit moins quart, sortie de l’église, animée, chaleureuse, majorité de jeunes femmes.


Lundi 9 octobre, 18h, Topolino
Le chanteur est là. Maintenant on se salue d’un hochement. « …The answer my friend is blowing in the wind… ». Plus que deux tables occupées, j’applaudis la fin de la chanson. La nourriture n'est pas bonne mais c’est le seul endroit où il y a un peu de vie et le vin rouge fait tout passer.
J’hésite entre un Prsut et un Prezeni Krumpir qui, comme chacun le sait, veut dire jambon fumé et pommes frites, ou bien un simple Zajtnk. Pour échapper aux horribles salades de thon et autres spag et pizze, j’opte pour un Prsut, ou plutôt non, pour un Dalmatinska Platta, un Paski sir et une Zelena. C'était pas mal.
- Please a whisky without ice, without water, without whisky, euh...
- Clean.
- Yes, clean that’s it.
Ça n’a sûrement l’air de rien pour les jeunots, mais manger en téléphonant à 3 hôtels de Parme, les 2 premiers complets, depuis le bord de mer en regardant un bateau s’amarrer, c’est vraiment de la SF pour un type de bientôt 60 balais. Demain, l’élastique du Jokari tire dans l’autre sens. Ferry pour Split, visite du palais de Dioclétien, puis ferry de nuit pour Ancona. Mercredi Parma.


Mardi 10, 10h30 sur le ferry pour Split. Je suis enfin un vrai voyageur selon Lao Tseu.
- Pronto, Hôtel Al Castelo in Parma? I cancel the reservation for tomorrow.
- Doberdan, Jadrolinija Ferries ? I cancel the reservation to Ancona.

- Doberdan, Hôtel Galija in Pula ? Do you have a room free tonight ?


Sur l’autoroute ultra-moderne, ultra-déserte, vitesse de croisière autour de 170 km/h alors que limité à 130. Parfois un bolide me dépasse à 200, 220 ? ça laisse le temps de gamberger sur les amitiés, l’amour, le temps. L’esprit fout le camp comme un cheval sans bride. Tiens, on passe au large de Krk ? Téléphoner à mon frère pour le lui dire ? On y était en 1970, ça fait 36 ans ! J'avais quel âge ? Voyons 70 moins 47 = 23 ans, hier. On était bons copains. Je roulais mal, on avait failli se tuer sur une route sinueuse. A Venise, on avait juste l’argent pour un spag napo et j’avais une angine. Krk, ce qu’on a pu rire avec cette prononciation. 
Lunch : un énorme sandwich de conducteur de camion à la mortadelle, acheté au port des ferries à Brac et qui, malgré un machâge lent et rigoureux à 160 km/h, me force de partir à la recherche de mon neutralisateur de bombe à protons.


Pula 17h, belle ville.

Café Uliks, rues piétonnes, boutiques, animé, les mânes de James Joyce sous un petit arc de triomphe romain. Les ruines sont ici antérieures de quelques siècles à celles de Dioclétien.



Soir - après le Hoper du resto, de loin en loin, un réverbère jaune, les pas des rares ombres se répercutent longtemps, enseigne rouge d’un sex shop, clignotante d’un « Casino » ou promis comme tel. E.T. Maison, mais suis à 1'000 km, 2 jours. Etape à mi-chemin, théoriquement Milan à 500 km. Bon, dans les environ de Milan, Bergame, Come ?


Mercredi 7h du mat, je suis où ? Voyons, ah oui à Pula en Yougosl… Croatie. A huit heures moins quart, dans la rue. Dans la fraîcheur, lycéens et écoliers avec leurs gros sacs, roses pour les filles, sombres pour les garçons.

Photo intense, temple d’Auguste, chantier naval, pêcheurs, Colisée local. La lumière est bonne. Pas de monde, pas de cars, rien que la vie normale d’une ville. Agréable mais clichés convenus de ruines et basta.


Un énorme cargo en réparation sur le quai bouche la mer.



« 10h, aubergiste, faites seller Joly Jumper, je pars ! »



On the road again. “TRST 115 km”, devrait être Trieste avec cette manie de supprimer les voyelles. Ils abrègent comme les militaires suisses.
Tous ces insectes assassinés la veille sur la vitre.
E viva Italia, on mange mieux dans un restauroute de Vénétie que dans le meilleur restaurant de Pula. Et en prime, on a le pape à la télé !
Un saut Colapsar plus loin. 18h30, lost in translation. Ne sais plus trop où je suis ? Ah oui, en Italie / Desenzano del Garda / Hôtel Piroscafo, arrrivé droit devant, dans routes piétonnes, au cœur du cœur de la ville… grâce à mon cher GPS qui refonctionne.
Kaperri restaurant. A 9h, je me tire dans le brouhaha. Dans la rue, les vendeurs de roses rouges foncent vers les restos.

« …Tout n’est que luxe, calme et volupté » a dû être écrit dans ce coin-là… et pourtant, à 10 km, Solferino. Notre espèce, sauf Béranger devenu monstre en restant humain, s’est entièrement transformée en rhinocéros. Simultanément, je découvre que Kim Jong Il vient de faire pêter sa première bombinette. Ionesco a raison, nous sommes des monstres, les rhinocéros des dieux.


Piaggia d’Oro 14h ce qu’il fait bon sur cette terrasse, les vaguelettes qui brassent les galets, les gens qui, dans cette langue qui chante et que je ne comprends pas, sirotent la fin de leur vin ou dégustent une cigarette dans un soleil voilé. Il y a des moments comme ça où la vie, le voyage valent d’être vécus. Le quart de bianco qui paraissait beaucoup au début, semble bien peu une heure après.

En Italie, on mange bien. On aime bien aussi. Ce n’est pas la Lombardie qui risque de souffrir de dénatalité. Les boutiques de mode regorgent de lingerie fine, pour les hommes aussi, mise en évidence dans des vitrines transparentes. Toutes les audaces attirent les acheteuses qui les portent. Comme cette jeune serveuse en jeans taille si basse du Kapperi qui aimante les regards de ces trois trentenaires passant commande, le ventre nu de la jeune fille à quelques centimètres de leur table et qui la regardent s’éloigner étonnés, contents, admiratifs.


Le vendredi 13 n'a dissuadé personne. Le grand Milan est couvert d’un fog brun. Circulation intense à six pistes ; ça bouchonne parfois. Vivement les véhicules mixtes, camions compris ! Il suffirait de plonger un anti-écologiste un jour dans cette crasse pour qu’il en ressorte kyotiste acharné.


Depuis hier soir, je carbure au Ricard, un bouquin. Au dernier World Economic Forum, il proposait d’adjoindre au PIB, le Bonheur Intérieur Brut.
3'111 kilomètres à l'extérieur et à l'intérieur.
E finito


Wednesday, January 01, 1997

Crépuscule

Sur une terrasse qui surplombe le Mékong, il est quatre heures et demie. Le soleil va bientôt se coucher. Une partie de foot commence dans le sable qui se soulève en poussière dans la lumière irisante.
Un homme se baigne à côté de son sampan. Il se fait un shampooing, immergé dans le fleuve. En bas, une femme commence à arroser son jardin. Elle fait de longs et lents va-et-vient entre le fleuve et ses salades avec deux arrosoirs. La lumière est de plus en plus belle. Au bord du fleuve, une autre femme fait sa toilette. Elle ôte son soutien-gorge puis sa culotte qu’elle lave dans un seau. Elle a laissé son sarong. Elle se glisse dans l’eau. L’air s’engouffre sous le sarong qui fait bouée.
Il faut rentrer. Comme le dit l’adage, le vietnamien plante le riz, le laotien l’écoute pousser, le thaïlandais le vend et l’européen le mange. AJJ n’est pas fait pour écouter le riz pousser, il est programmé pour rentrer et le manger.
Un sampan dérive sans moteur. Premier feu sur la plage. Il fait sombre à présent et l’on ne voit plus grand chose. La silhouette de la forêt, de l’autre côté de l’eau se détache sur le ciel encore clair. Il fait nuit, Il n’y a plus personne de visible. Tout est noir sauf le ciel et le fleuve. 


Friday, December 27, 1996

Vientiane, aéroport domestique


Le 22 décembre, Germ, Mat, Ma et AJJ attendent leur vol pour le Nord.

Un hélico rescapé de la guerre d’Afghanistan s’arrache lourdement de la piste comme un gros bourdon qui aurait mangé trop de miel. Contre l’aérogare, des champs de salades, une cuvette de WC, une chaise de paraplégique dans l’herbe haute et sèche. Le check-in a constitué à jeter les bagages sur une balance, sous l’oeil amorphe du préposé qui suçait un cigare éteint. Sur la piste, entre deux envols, circulent motos et vélos. Il y a bien un portique de sécurité mais sans doute sans rayons, car lorsqu’un officier l’a passé le fusil à la main, il ne s’est rien passé. « Doit être réglé sur les opinels et les trousseaux de clés, se dit AJJ ». Il y a aussi un tapis roulant à rayons X: c’est sécurisant mais pas tout à fait parce que le préposé regarde TF1 sur le poste de contrôle : excellente réception des chaînes françaises, indiennes et de CNN. La sécurité est tout de même assurée car un écriteau dit: « Show all weapons ».

Thursday, December 26, 1996

Caméléons


- Il paraît qu’il y a des caméléons!
- On les voit comment le soir dans le noir ?


De riz gluant en riz gluant, ils pénètrent le pays.



Wednesday, December 25, 1996

Accent tonal

- Vous avez un « Phrase Book », lui demanda la libraire ?
- Euh, non. Ils ne parlent pas tous français au Laos ?
- Détrompez-vous, c’est indispensable, fouillant dans ses bouquins. Faites attention, on gaffe facilement. Ce sont des langues tonales et on met l’accent là où il ne faut pas.
- Ah bon ?
- Tenez, le mois dernier, la femme de l’ambassadeur d’Australie qui avait déjà beaucoup gaffé, a voulu s’excuser en public. Elle a dit une phrase dans laquelle il y avait « Khô Thôk » et toute la salle a éclaté de rire. Elle s’est tournée vers l’interprète :
- Qu’est-ce-que j’ai dit ?
Il était très embarrassé.
- Madame... je ne peux pas.
- Mais si, a-t-elle insisté !
L’interprète ne pipait mot.
- Dites-le moi a-t-elle presque crié !
Il a rougi, puis est devenu blanc et il a fini par murmurer :
- Madame, excusez-moi, mais vous avez dit « J’ai envie de péter ».
- Comme les Laos sont plutôt scatos, poursuivait Julie, ça leur a plu, vous pensez ! « Khô Thôk », avec accent sur la première syllabe, c’est « péter », alors que Khô Thôk », avec accent sur la deuxième syllabe, c’est « excusez-moi ».
Elle lui tendait le « Phrase Book ».
- ça fera vingt-huit Francs. Montrez les phrases écrites dans le livre, c’est plus prudent.



Quelques jours plus tard à Vientiane, ce 17 décembre, au café  « Maxai » au bord du Mékong, Mat essayait d’apprendre comment on disait « merci ». Au fil des heures et des bières, il criait sous n’importe quel prétexte et de plus en plus fort « Khôp Jai », « Khôp Jai ». Les Laos de la terrasse étaient morts de rire et Mat enchanté de l’ambiance.


Lorsqu’ils ouvrirent la porte de leur bungalow, l’air y était glacé, la climat bloquée sur 12o. Dans l’après-midi, AJJ trouvait qu’il faisait trop froid. Il avait demandé qu’on augmente la température mais n’avait pas dû mettre le bon accent tonal.

Monday, December 23, 1996

Prologue

Planifié, acheté, délimité dans le temps et dans l'espace, consommé et raconté, le voyage est jeté dans le carton à photos. Avant, les voyageurs ne savaient ni où ils partaient ni s'ils reviendraient. Aujourd'hui, ils ne savent même pas d'où il reviennent. Ma a emmené AJJ faire un tour à vélo. Le bord du lac, qu'il sillonne à fond de train en auto depuis vingt ans, et qui lui a toujours paru, non pas insipide mais tout simplement inexistant, existait, soudain. La sinuosité de la rive, les petites plages enfouies, le calme de l'eau, les falaises insoupçonnées, les vignes abruptes, tout cela est là depuis toujours, sous son nez, mais il ne voit rien.
Il va en Egypte, au Pérou, il regarde avidement et ne voit rien. Le voyage, immersion profonde, lui échappe comme un savon mouillé.
Alors il multiplie les destinations comme Don Juan les conquêtes.
Comme tant d'autres, il est un impuissant du voyage.

Friday, August 16, 1996

South of Java

Un vent violent soulève la mer qui vient mourir sur les sabots des chevaux. Les carrioles foncent sur le sable dur à la lisière des éléments, à la frontière vers l'infini, entre eau, terre, ciel et mirages. L'infini, ils y vont. Il est fait de dunes, d'habitations ensablées et de paillotes. Personne que le vent entêtant et le bruit de la mer. On rencontre ici les rêves anciens. Le détroit de Malaka, laissant Sumatra par tribord, puis Batavia. Les bas fonds de Makasar, les monstres et princesses de Bali, les hommes-dieux enfouis dans la jungle de Bornéo, le dragon de Komodo. A l'Est, au confins du mystère, la Nouvelle Guinée. Ecartelé entre son besoin de confort et sa soif de romanesque, l'AJJ avance lentement. Cette fois-ci, il a poussé l'audace jusqu'à goûter des palaces équatoriaux, s'aventurant parfois dans les rues et les campagnes, trempant courageusement son gros orteil dans l'océan Indien pour revenir se blottir dans la piscine et la climatisation de son trois étoiles.
- Tu vois mon vieux, si tu veux vraiment voir le pays, il faut quitter les cinq étoiles, explique-t-il à la ronde dès son retour. Et puis, il faut apprendre la langue. Tu vois, moi, j'ai appris je me promène, jalen. Ça t'ouvre des portes, t'es tout de suite adopté quand tu parles la langue.
- Iles de la Sonde, je vous ai foulées, savoure-t-il dans le 747 qui l'enlève.

Un grand pas pour lui, un petit pas pour l'humanité.


Friday, August 09, 1996

Borobudur


Borobudur, 6 a.m. - Mille échoppes qui commencent à ouvrir. Brume.
Pour le lever de soleil sur Borobudur, il faudra repasser. Quel monde! Si les lieux avaient de la magie, ça gênerait mais ce Borobudur, c'est un gros tas de cailloux mastoc. Aucun élancement vers le ciel mais un énorme truc carré. Bizarre que ça attire autant de monde.
Quatre-vingt-seize bouddhas de pierre sur la seule première terrasse. Et il y a six étages carrés surmontés de trois terrasses circulaires. C'est une vraie saturation bouddhique. Pour rompre la monotonie, la main droite des statues fait une chose différente sur chaque côté du temple. Main droite ouverte, paume vers le ciel en guise de mendicité, main levée en signe de salut aux passants et trois autres gestes de significations diverses.
Tout au long du long parcours, une lancinante bande dessinée de pierre. Lorsqu'après plusieurs kilomètres de rotation ascendante, ils parviennent enfin au Nirvâna symbolisé par une forêt de stupas, ils tombent sur un groupe de jeunes AJJs bruyants.
- Allez, on se casse! On a encore trois heures de route pour arriver au plateau de Dieng, gueule une jeune française, Décatlon 25 au dos et banane Easy sur le ventre.
Au sommet de cette gigantesque tourte d'anniversaire, il ne manque que les vendeurs de Gelati Motta.
A la sortie il font la rencontre d'un mimosa pudique. Au moindre effleurement, ses feuilles se referment, la plante disparaît empêchant qu'on la broute. Par dépit, il vont au restaurant.

En route pour Borobudur

Pour voir Borobudur au lever du soleil, ils ont demandé à être réveillés à 04.30h. La veille au soir à onze heures, alors qu'ils dorment, le chauffeur les appelle pour leur confirmer que c'est toujours en ordre pour le lendemain à cinq heures, mais avec un autre chauffeur.
- Oui, merci, c'est gentil d'avoir appelé.
A quatre heures, réveil par le téléphone.

Dans la camionnette à l'aube, le vent glacé de la clim caresse les jambes nues d'AJJ:
- Please, could you reduce the climatisation?
- Pardon?
- Could you reduce the clim?
- Oh yes, you can climb the Merapi and it ...
- OK, thanks, coupe-t-il en manipulant sans succès tous les boutons du tableau de bord.

Thursday, August 08, 1996

Pemecutan Palace

Le Pemecutan Palace Hotel vaut le détour. Installé dans un ancien palais au centre de Denpasar, les chambres donnent sur une cour immense arborisée et bourrée d'animaux en liberté, enfermés ou empaillés. Il y a même un tigre. Le Palace manque de clients. Il est au soins palliatifs depuis longtemps. Les restes de la splendeur côtoient la misère présente. Les salles des restaurants, les patios, les bars sont désespérément vides à toute heure. Une bombe à neutron a passé par là, n'épargnant que les animaux et les jeunes grooms en costumes de bagnards, avec balais et plumeaux. Parfois fugacement, un hôte passe devant la cage du doberman tandis que les paons grincent comme des gamins. Dans les chambres, les ressorts des lits transpercent les corps, les TV importées des stocks de l'ex-RDA ornent les murs et le téléphone fait joli sur la table de nuit. Il fonctionne mais n'aboutit nulle part. Une carte des mets subsiste mais il y a bien longtemps que les cuisines sont muettes.
Lieu étrange que le Pemecutan Palace où des garçons en livrée apportent cérémonieusement du thé, des linges de bain et des savons, mais où le robinet d'eau chaude délivre de l'eau froide, où le réservoir des WC ne se remplit pas, où la lunette est un puzzle, où les patères tombent au moindre effleurement et où le porte-PQ est décoré de fleurs mais sans PQ.
Drôle d'endroit que le Pemecutan Palace Hotel avec son huissier triomphant à l'entrée d'un lobby rutilant, ses statues de pierre ornées de fleurs par de vieilles femmes courbées à l'équerre et la pendule dorée, à côté du portrait de Suharto jeune, bloquée pour toujours sur minuit moins cinq.

Tuesday, August 06, 1996

A la manière de Don Camillo

- Oui, observe pensivement le créateur, cette version 1.0 de l'AJJ n'est pas très réussie. Il faudrait que je retouche la stabilité psychologique pour la version suivante. Par la même occasion, je raccourcirai le nez pour qu'il puisse le mettre dans un masque et admirer les fonds sous-marins. D'ailleurs elle est bien impertinente, cette première version!
- Hé, ho, dis donc là, mon créateur, lui glisse l'AJJ une lueur dans l'œil!
- M'ouais, grogne le créateur qui a fait AJJ à son image?
- On pourrait pas faire sauter tous ces récifs? Comme ça, on pourrait faire du dériveur ou de la planche à voile sans risquer de s'éventrer sur les coraux? Au moins, on pourrait s'amuser un peu dans le coin. Si tu le fais, je promets que je ne râlerai plus, disons, pendant une bonne semaine.
Le créateur est fin psychologue.
- D'accord, répond-il, mais je t'avertis, cela fera aussi venir le ski nautique et les scooters d'eau, sans compter les barracudas et même peut-être les requ,...
- Ah, oui, j'avais pas pensé, soupire l'AJJ, laisse tomber. T'as gagné comme d'habitude. T'es content n'est-ce-pas?
C'est ainsi, dit la légende balinaise, que le nord de l'île a été préservé, il y a de cela bien longtemps. Cet épisode est joué au théâtre d'ombres le soir dans les villages avec de grands cris rauques et des marionnettes dont l'une a un étonnant grand nez.